Texte : Bastien Seon
Photographie : Bastien Seon & Pierre Escand


Traversée de Madère, d’Ouest en Est. 
4 jours de randonnée-Bivouac.


120km / +7000m de dénivelé


       
       

741 km2 qui sort de l’eau, en plein Atlantique. Madère fait partie de la Macaronésie, un ensemble d’îles bordées par l’atlantique qui comprend entre autre, les Canaries et les Açores. Un bref regard sur une map monde et on réalise qu’elle est plus proche du Maroc que du Portugal, d’où son climat océanique sub-tropical. Madère c’est une histoire d’entêtement. De celui du soleil qui y fait briller un inlassable printemps. De celui de l’océan qui vient et revient y briser sa houle, ample, infinie. Mais aussi de ceux qui y ont fait d’un cailloux un jardin flottant, une perle. Derrière les fracas des vagues sur ses falaises pareilles à des remparts, au tournant de ces reliefs tourmentés, déchiquetés, acérés, il a fallu s’obstiner pour dompter un escarpement volcanique abyssal. S’échiner à lui arracher de minuscules parcelles de terres planes et cultivables. S’ingénier à y faire ruisseler l’eau, à y dessiner des chemins de traverse pour y découvrir tous ces recoins.

Entre ciel et océan, sous la douceur d’un soleil quasi permanent. Madère déroule plus de 2000km de levadas (canaux d’irrigations) et autant de sentiers de randonnée dans une exubérance toute tropicale. Impossible de ne pas être attiré par ces jardins flottants qui tapissent les versants d’un kaléidoscope de terrasses et de muret de pierres, où les plantations de bananiers, de papayers, vignes et autres potagers défient les lois de la pesanteur. Ces montagnes acérées, déchirant les nuages, ces gorges abyssales profondément encaissé offrent un relief démesuré.





Ce pays de falaises et d’eau, avec son cortège de senteurs, de paysages et d’émotions, était le lieu idéal pour notre randonnée-bivouac. Cette aventure c’est avant tout un désir de sobriété, d’une pause dans un train de vie qui nous incite au toujours plus, au superflu. Une frugalité choisie pour se concentrer sur l’essentielle, le nécessaire et de se contenter de petits luxes. Passionné par le Trail running, la compétition n’est pas une priorité pour moi mais relever un défis, construire et concrétiser un projet me stimule. L’idée d’une traversée de l’île de Madère d’Ouest en Est se dessine. Porté par mon désir de partager cette aventure, c’est donc avec 3 amis que ce périple va se construire.


17h30, veille du départ. Il est l’heure de vérifier les sacs. Répartition du poids, des vivres et de l’eau. La carte et l’appareil photo rangés. Le maître-mot de ce trip c’est la sobriété, on s’allège donc du superflu pour ne garder que l’essentiel pour cette randonnée. Ah si, j’embarque un petit bouquin : « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » de Corinne Morel Darleux. Un petit 86 pages de circonstances pour cette micro-aventure. Un appel à l’intelligence, à la liberté et à une sobriété au long cours.




Jour 1





C’est parti. 8h. Nous voilà à notre point de départ, Porto Moniz, un petit village maritime sur la côte nord de l’île. Il fait beau, un brin d’air marin. Les réserves d’eau pleines, et des sachets de nouilles chinoises à en faire craquer les coutures du sac. Tout est donc prêt. Ce premier jour s’annonce comme un jour test pour le physique. Est-ce que la machine est en forme ? Les guiboles assez préparées ? Mais c’est aussi le test de notre bonne entente. Cette première journée va nous permettre de nous jauger les un les autres dans l’effort.

On s’attaque donc à cette première étape qui va nous permettre de prendre un peu de hauteur sur Madère. D’entrée, 500m après le départ, on se retrouve à entamer la première montée. Les mollets se crispent, le brin d’air à disparu… Le périple s’annonce sportif. La végétation luxuriante dès la périphérie de Porto Moniz nous étonne. Fougères arborescentes, canne à sucre, bananiers, laine de jade ou silhouette en éventail du ravenala, l’arbre du voyageur, nous plonge d’ors et déjà dans l’exotisme.

Suite à cette première prise de température, on s’engouffre très vite dans les terres en prenant pour guide la Levada Do Norte. Une levada est un canal d’irrigation créé pour acheminer d’importantes quantités d’eau du versant nord-ouest de l’île, plus arrosé, vers le versant sud-est, plus sec. Très précieuses pour nous, elles nous permettent d’avoir un accès à l’eau quasi permanent. 




Cette levada est un régal. Très sauvage et à fleur de falaise. On prend tout de suite la dimension escarpée de l’île : une montagne dans la mer. Nous somme frappés par la richesse incroyable des végétaux et de la flore. à chaque virage, l’alternance de végétation crée la surprise et ne nous laisse pas le temps de nous ennuyer : les kilomètres défilent. Ponctuée de tunnels creusés à même la falaise, la randonnée se transforme en spéléologie. Ces tunnels au début très appréciables se transformeront en de véritables obstacles de plus en plus étroits au fur et à mesure du parcourt. Nous réalisons que ces édifices construits à travers les falaises sont de vraies prouesses techniques. Elles nous permettent de traverser littéralement les reliefs de Madère. Arrivée à la source de cette levada, c’est là que nous la quittons après un petit casse-dalle tardif.

15h, les choses sérieuses commencent, à l’assaut du plateau Do Fanal. 1200+ de dénivelé en 5km, c’est le tarif. La vraie première répétition générale. Le sentier s’enfonce définitivement dans l’île et se perd dans un bois très dense. Cette longue ascension va nous demander un effort conséquent. Le sac pèse sur le dos, tire sur les épaules et les pas sont plus difficiles. Après tout c’est aussi le but de cet itinéraire, se mettre dans l’inconfort. Rechercher l’effort physique pour éprouver plus intensément ce périple.


                   

Après une montée interminable, nous arrivons enfin au plateau Do Fanal. C’est l’un des derniers endroits où poussent encore la végétation d’altitude d’origine. Bruyères arborescentes et bois de lauriers millénaires rendent le paysage radicalement différent de ce matin. Arrivés sur le point culminant de cette journée juste à temps, le soleil commence à faiblir, il est temps de trouver un endroit pour la nuit. On avait repéré un petit coin avec de l’eau, on y installe la tente. Problème, le réchaud ne fonctionne pas. Ce n’est pas ce soir que l’on pourra goûter à ces nouilles chinoises. On se contentera d’une barre de céréales en guise de repas. Trois têtes bêchent dans 1,50m2 en guise de couchette, ma foi presque aussi grand qu’un studio parisien ?


             




JOUR 2






Arrivée sur le plateau de Paul Da Serra avec +1300 de dénivelé dans la matinée. La physionomie du terrain a complètement basculé. Patrie du vent et des moutons noirs, ce plateau perché à 1400m d’altitude au coeur des massifs du centre-ouest est la seule surface plane de l’île. Il déploie sa lande de bruyère et de romarin sur une trentaine de km carré. Ourlé de quelques pointes, ce large paysage inhabité est couvert d’un camaïeu de végétation herbacée et broussailleuse. Entre les zones arbustives, une prairie d’herbes et de fougères sèches blanchissent le paysage, la roche affleure par endroit en un rouge sombre et la bruyère arborescente fleurit en blanc grisâtre.


       
       


Cette alternance n’est pas pour nous déplaire. ll faut dire que Madère se prête particulièrement à la randonnée en itinérance. On y trouve très facilement de l’eau potable grâce aux levadas, et les reliefs particulièrement escarpés offrent des paysages montagneux d’une grande beauté. La superficie très petite de l’île, permet de la traverser en quelques jours, de passer du niveau de la mer à + de 1800m d’altitude en quelques km. C’est un condensé de paysages, de flore et de reliefs très disparates propice aux randonnées.

Arrivés à notre point culminant de la journée, après une pause bien méritée, nous plongeons à nouveau dans les bas-fond de l’île pour raccrocher le versant d’en face. Au vue de ce que nous apercevons, la journée de demain s’annonce épique ! Une longue descente abrupte, ainsi qu’une ancienne levada abandonnée nous emmènera à notre point de chute de cette journée : le mythique col d’Encumeada. Nous y passerons la nuit. Cette fois c’est double ration de nouilles chinoises au programme !







JOUR 3

Nous voici repartis pour ce 3e jour de randonnée qui s’annonce comme le plus beau. C’est ici que les sentiers pénètrent dans le massif montagneux central de l’île. C’est ici aussi que se situent les sommets les plus mythiques. Voilà la colonne vertébrale, escarpée, volcanique, le coeur puissant de l’île. Autour de la cordillère formée par les fameux Picos (les trois plus haut sommets), se déploient de profondes vallées et de luxuriantes forêts.

Moins engourdis que la veille, le corps semble avoir pris le pli, c’est donc plutôt frais que l’on attaque cette nouvelle journée. Un sentier chahuté long de 15km nous conduira au Pico Ruivo perché à 1861m. Cette journée va être la plus éprouvante avec un enchaînement continu de montées/descentes sur les corniches escarpées du massif. Les paysages sont grandioses, très minéral et les reliefs très incisés, comme taillés à la main. Le climat devient lui aussi très changeant. Il s’y dégage une ambiance très particulière, au fur et à mesure de notre progression en altitude nous nous engouffrons dans une mer de nuages à peine transpercée par le soleil. Ce qui nous offre une ambiance lunaire, une lumière stellaire.


      

Peu à peu nous sortons de ce bourbier de cumulus, la vue se dégage, nous prenons enfin la mesure des espaces. La vue depuis le sommet embrasse à 360° une grande partie de l’île. Autour de nous se dressent ses compagnons : Pico Das Torres, Pico do Gato et le Pico de Ariero.  L’île paraît finalement toute petite, l’océan semble à une poignée de kilomètres du nord comme au Sud et de l’Ouest comme à l’Est. L’arrivée au pic en début d’après-midi, va nous permettre d’apprécier cet ensemble pour un bon petit moment. Le paysage est tel que nous décidons d’y planter notre hôtel pour la nuit, tant pis pour l’exposition au vent. Certes cette étape à été difficile, mais amplement récompensé par le point de vue qui s’offre à nous, cela en valait la peine.


           


Les derniers randonneurs fuiront le pic avant le coucher de soleil. Ils nous le laisseront alors pour nous tout seuls. On en profite pour une petite douche en altitude avec vue sur Océan. Le coucher de soleil sera pour moi le point d’orgue de ce périple. C’est un moment particulier qui me fait me sentir particule d’un vaste géant, tellement imposant. Petit atome dans un grand ensemble. Accompagné de pâtes mal cuites au réchaud et d’un carreau de chocolat, ce moment sans additifs sera tout simplement parfait.


“Le monde ne mourra pas par manque de merveille,
mais uniquement par manque d’émerveillement.”

Vincent Munier, photographe naturaliste.


Les derniers rayons de lumière disparus laissent place aux teintes du crépuscule drapant les crêtes. On profite encore d’une petite veillée à la frontale avant de rejoindre nos appartements. La brise descendante se met en place, et c’est une nuit mouvementée qui nous attend. Le vent fera claquer la toile de tente par un sifflement incessant. On s’y attendait, mais c’était le prix à payer pour apprécier cette soirée. Cette nuit hurlante nous laissera enfin du répit vers 1h du matin.






JOUR 4

8h, après avoir profité du lever du soleil, on se met en route pour cette 4e et dernière journée au coeur du massif montagneux central de l’île. On prévoit de mettre un peu les gaz, car la journée s’annonce chargée. Globalement peu fortes en dénivelé, nous allons rester haut perchés sur les crêtes de Madère pour rejoindre le second plus haut sommet de l’île : El Pico de Ariero. Le paysage est encore une fois somptueux, très minéral avec des sentiers qui se font de plus en plus accidentés et périlleux. On passe d’un versant à l’autre en longeant les falaises par des sentiers creusés à même la roche.



              
   

Alternant escaliers raides et tunnels, on a l’impression de traverser littéralement les différents massifs montagneux. Le peu de dénivelé présenté aujourd’hui et largement compensé par le pourcentage de pente. Cela relève plus de l’escalade que de la marche, les escaliers taillés dans la pierre sont extrêmement raides. Les chemins, comme pressés, semblent vouloir aller au plus rapide, et n’épargnent aucun obstacle, aucun détour. 2h30 plus tard, nos voici donc arrivés au Pico Do Ariero. Un peu plus encaissé que Le Pico Ruivo, il nous offre un tout autre paysage, bien plus impressionnant en terme de relief dans un festival de roches abruptes et ébréchées.


       
      

La beauté de ce site et son accès possible en voiture, attire un afflux de touristes.
C’est une rupture brutale avec ces 3 premiers jours. On prend en pleine figure le retour aux excès que l’on souhaitait éviter. On se pose quelques instants pour casser la croûte et on repart fissa pour s’éviter plus de temps là bas. Il est maintenant temps de redescendre, on quitte peu à peu le massif montagneux pour rejoindre les versants qui dominent Ribeiro Frio (le “Ruisseau Froid”), riches en espèces végétales, cette région fait partie du Parc forestier Flora da Madeira. On retrouve la richesse végétale du départ. Le tout dans une ambiance brumeuse.


    

 
C’est une très longue descente pour rejoindre la côte est. Elle pèse dans les jambes et les genoux. On est pressé par le temps pour ne pas arriver à la nuit. Comme pour boucler la boucle, on finira par retomber sur une levada pour terminer ce voyage : La levada do Furado. Ce canal ayant comme toile de fond la vallée de Machico nous conduira jusqu’a Porto Da Cruz, un petit village d’agriculteur côtier, notre point de chute de ce périple.




Si nous sommes heureux de retrouver le confort de notre Airbnb, le retour est brutal pour moi. Il se termine par un goût d’inachevé et d’y reviens-y. Cette micro aventure nous aura permis de faire une micro pause, totalement déconnectée des préoccupations habituelles. En se contentant de peu de confort, nous avons pu apprécier éprouver à sa juste valeur ce périple. Se contenter de peu reste un privilège quand il est choisi délibérément, une chance de se focaliser sur l’essentiel, et de renouer avec une sobriété heureuse. Heureux de vivre sans entrave ni obligation, juste le temps de quelques jours…



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